Un manifeste Offpunk
par Ploum le 2026-08-03
Ce texte est une traduction en français du Offpunk Manifesto rédigé par Arlon de Serra Grande et que j’ai co-signé
La révolution ne sera pas numérique
Alors que l’hyperconnexion apparait comme le symptôme d’un futur inéluctable, un timide mouvement semble prendre de l’ampleur : celui de la déconnexion volontaire et intentionnelle. L’adoption des « dumb phones » est en train de croître. Les appareils photo numériques font leur retour. Tout comme les cassettes audio et les machines à écrire… Il existe un mouvement pour se réabonner à la presse papier. Même le minidisc, vite oublié après le succès des lecteurs MP3, semble renaître de ses cendres.
Au début du siècle, Internet semblait être la dernière pièce pour mettre en place le fameux « village global » de Marshall McLuhan. Les ordinateurs, rares et chers (et donc parfois partagés) étaient des portails vers un autre monde. Les gouvernements consacraient beaucoup d’argent pour s’assurer que même les plus pauvres ne soient pas des exclus numériques.
Et nous y sommes arrivé ! Nous allons bientôt passer le cap de trois appareils connectés par humain, selon l’estimation du Cisco Visual Network 2020.
Le numérique est partout et considéré comme acquis. Que nous le voulions ou nous, nous sommes tous connectés en permanence. Car nous ne nous connectons plus à Internet : nous y vivons sans plus jamais le quitter !
Comme si nous portions un uniforme, nous gardons toutes et tous notre téléphone dans notre poche pour travailler, pour vivre, pour aimer et sous l’oreiller pour dormir.
Le numérique a cessé d’être un outil pour devenir un environnement duquel on ne peut s’échapper. Autrement dit une prison.
« Préserver le non numérique n’est pas un retour vers le passé, c’est un devoir »
— Giulio Cavalli
Lorsque la connexion, même non nécessaire, devient obligatoire, la résistance ne consiste pas à détourner le système, mais bien à refuser tout simplement d’en faire partie.
Comme l’écrit l’auteur belge de science-fiction et développeur informatique Ploum, les punks de notre époque sont ceux qui osent vivre sans smartphone. Ce sont des « offpunks », comme je les appelle désormais.
La connexion est une arme de guerre
La première conséquence de cette centralisation monopolistique de la technologie est que la fourniture d’un accès à Internet est devenue une arme de guerre. Lorsque les grandes puissances entrent dans un conflit, elles ne cherchent plus seulement à perturber l’approvisionnement en eau ou en énergie, mais également à couper l’accès à Internet ou à certains services en ligne. La Russie a utilisé plusieurs fois cette tactique contre l’Ukraine. Israël fait de même contre la Palestine.
Fin 2025, le juge français Nicolas Guillou de la Cour Pénale Internationale a perdu ses accès à plusieurs services en ligne américains, dont Airbnb, Amazon et Paypal. La justification de cette sanction prise par les États-Unis était que Nicolas Guillou avait signé un mandat d’arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et son ministre de la défense Yoav Gallant, suite au caractère génocidaire des attaques israéliennes contre les territoires palestiniens. Les États-Unis sont pourtant l’un des seuls pays à soutenir les actions d’Israël au Proche-Orient.
La philosophie Offpunk est née de constatations simples, mais inconfortables : le monde numérique est fragile et notre vie sociale est intrinsèquement liée à notre environnement. Le corollaire évident est que nous ne devrions jamais dépendre entièrement de services propriétaires virtuels, car nous pouvons en être exclus sans préavis.
De nombreux exemples illustrent notre dépendance envers cette fragile infrastructure : le bug Microsoft qui a mis hors service des milliers de banques, de transports et de services critiques en 2024, le gouvernement brésilien qui a bloqué Twitter/X en 2024 ou la panne globale d’Amazon et Cloudfare qui a rendu une bonne partie des sites web injoignables fin 2025.
Lorsqu’un système est injoignable, que ce soit à cause d’une panne, d’une sanction politique ou d’une guerre, tout un univers virtuel disparaît purement et simplement. Vous n’avez aucun recours si le numérique connecté était votre seule option.
Après tout, une connexion permanente à haut débit n’est jamais garantie, spécialement dans les pays en voie de développement ou qui connaissent des troubles politiques. Même les pays riches et industrialisés ne sont pas à l’abri. À cause de sa politique de gestion de l’énergie, la ville de Sao Paulo, au Brésil, connait des coupures d’électricité fréquente lorsqu’il pleut.
Dans ces pays, avoir un plan B « analogique » est une question de survie.
Le minimalisme numérique et l’Offpunk
Il ne faut pas confondre le mouvement « Offpunk » et le minimalisme numérique.
Le minimalisme numérique est une vision individuelle et autonome de la déconnexion, sans aucune remise en question des tendances sociétales et des structures de pouvoir.
Puisqu’une vie complètement déconnectée n’est plus possible, le minimalisme numérique tente de supprimer les aspects les plus addictifs et les plus envahissants de la connexion permanente.
Off, ma non troppo.
Mais ce dont nous avons réellement besoin c’est d’une possibilité de se déconnecter réellement, d’avoir le droit de vivre et de nous déplacer sans emporter avec soi un téléphone suffisamment récent, suffisamment chargé et avec un forfait suffisant pour être connecté 24h sur 24.
Dans "Digital Detox: The Politics of Disconnecting" (2020), Trine Syvertsen démontre comment la mouvance du minimalisme numérique contribue à un agenda néo-libéral qui fait endosser par les individus, comme l’utilisateur lambda d’un smartphone, la responsabilité de résoudre les problèmes structurels auparavant gérés par des institutions collectives. L’autrice identifie trois raisons principales qui motivent le minimalisme numérique, les 3 « P » : présence, productivité et vie privée. Les trois étant des motivations purement individuelles.
En d’autres termes, si vous avez l’impression de rater des moments importants de sociabilité, si vous n’êtes pas productifs dans votre travail ou vos projets à cause des notifications ou si vous n’aimez pas être espionné en permanence par les grands monopoles de la tech, c’est uniquement de votre faute, car vous n’avez pas assez d’autodiscipline. Ce n’est en rien lié à l’économie de l’attention, au capitalisme de surveillance et aux logiciels conçus pour être addictifs.
Ce déchargement de la responsabilité fait notamment partie de l’analyse de la société contemporaine par l’intellectuel germano-coréen Byung-CHul Han dans son livre « The Agony of Eros ». Il y dit notamment :
L’auto-exploitation est bien plus efficace que l’exploitation par d’autres, car elle donne une impression de liberté.
Un autre symptôme de ce déchargement des responsabilités sont les caisses automatiques et les distributeurs en libre-service dans les supermarchés, les banques voire les pharmacies. Le client doit désormais faire le travail des employés, le plus souvent sans aucune aide et pourtant sans payer moins cher. S’il y a une erreur dans le processus, c’est de toute façon le compte en banque du client qui sera débité, pas celui de l’entreprise.
Bien qu’initialement issue d’une tendance technophile, la mouvance Offpunk, au contraire du minimalisme numérique, promeut une déconnexion simple et sans prétention. Une déconnexion non excluante des activités sociales ou de l’exercice de ses droits de citoyen·ne·s.
Quand le minimalisme numérique voit la détox numérique comme un outil d’amélioration de la productivité, les offpunks envisagent la déconnexion comme une attitude anti-consumériste.
Définitions
Le mouvement Offpunk n’est pas un style de vie, c’est un positionnement par rapport à notre usage du numérique, une forme de quête de sevrage numérique collective qui explore les impacts sociaux et politiques de la déconnexion. Le mouvement tente de permettre aux individus de se réapproprier leurs loisirs, leur citoyenneté et leurs communications sans passer par un intermédiaire numérique incontournable. L’Offpunk ne s’oppose nullement à Internet ou à la technologie, il cherche juste à rendre possible une vie sans connexion permanente.
Dans son positionnement, Offpunk se rapproche plus des méthodes non dogmatiques comme la méditation ou les techniques de guérilla.
De plus, il est particulièrement remarquable que même les activités professionnelles traditionnellement analogues, comme l’enseignement, soient de plus en plus envahies par le numérique. L’utilisation d’Internet est de plus en plus liée au travail et le terme même de « déconnexion » implique le loisir ou l’oisiveté.
En conséquence de quoi, la philosophie Offpunk défend le fait de vivre sa vie au sens large, au-delà de la séparation travail/vie privée.
Paradoxicalement, toutes ces couches inutiles numériques dans notre vie quotidienne rendent l’interaction analogue et directe de plus en plus efficace ou confortable pour résoudre nos problèmes du quotidien (voir aussi la section « Instruments Offpunk »).
Offpunk embrasse autant l’adolescent qui achète un téléphone basique et rejoins un club luddite, un audiophile qui quitte Spotify pour se créer une collection de vinyles ou un lecteur MP3 hors-ligne, un expert qui utilise des systèmes de cybersécurité minimalistes. Le mouvement comprend également les militants qui luttent contre l’obsolescence programmée, qui installent Linux ou des ROMs dédiées sur des appareils normalement condamnés, un indépendant qui désactive Facebook et Instagram pour se concentrer sur ses clients directs voire une personne âgée qui refuse le smartphone pour effectuer ses démarches administratives.
Offpunk n’est pas de la nostalgie ! Ce n’est pas une technophobie naïve ou une idéalisation romantique d’un passé imaginaire. C’est, avant toute chose, la quête d’une indépendance et d’une souveraineté. Pour paraphraser Edouardo Fernandes :
La révolution technologique n’est pas révolutionnaire et se laisser dépasser n’est pas réactionnaire.
L’esthétique Offpunk
Offpunk n’a pas encore de visage, mais certains indices peuvent nous permettre de voir à quoi il va ressembler. La première vient d’une définition que donne Ploum de ses propres actions sur Internet : « Technopunk », un technophile antisystème.
Comme mentionné plus haut, Offpunk est un positionnement envers la technologie contemporaine, pas une utopie/dystopie ou une esthétique visuelle culturelle, comme le sont les mouvements Solarpunk ou Cyberpunk.
Quelques exemples :
1) En informatique, le navigateur Offpunk, qui donne son nom à ce manifeste, et le protocole Gemini.
2) En design, le concept du « Forever Computer » ou le téléphone Mudita Kompakt.
- The computer built to last 50 years (ploum.net)
- Mudita Kompakt, a minimalist E Ink® phone. (mudita.com)
3) Dans la société, le New York Luddite Club
4) Dans la culture, le roman « Bikepunk » (2024) ou le film « One Battle After Another » (2025)
Dans One Battle After Another, l’obsolescence, le « downgrade » est une stratégie pour conquérir sa liberté. Les personnages reviennent à des anciens appareils personnalisables pour créer un réseau de communication parallèle. Lorsque les nouvelles technologies apparaissent, comme le smartphone, elles ont pour objectif de mettre les personnages en danger, de les empêcher de réaliser leurs plans voire de les supprimer tout simplement.
— Edouardo Fernandes
Dans le film Germano-japonais « Perfect Days » (2023), on peut voir la routine idyllique de Hirayama, un nettoyeur de toilettes publiques à Tokyo, qui, dans son temps libre, prend des photographies, écoute des cassettes audio, se déplace à bicyclette et lit des livres avant de dormir. La particularité étant qu’il semble apprécier chaque moment de sa vie tout en étant totalement déconnecté.
Au Japon, un pays qui a toujours cherché l’équilibre entre la modernité et la tradition, on trouve encore partout des terminaux pour payer en espèce, des lignes téléphoniques fixes pour conduire la majorité des communications professionnelles et d’anciennes technologies encore utilisées par les plus grandes entreprises, comme le fax ou les disquettes.
En Inde, qui possède l’un des meilleurs réseaux téléphoniques du monde, un citoyen passe en moyenne 90 appels par jour !
Priorités du mouvement Offpunk
Offpunk s’inscrit dans les luttes sociétales plus larges telles que :
1) La lutte contre la surproduction
2) La lutte contre l’obsolescence programmée
3) La lutte contre « l’Internet of Things », qui veut que chaque objet, même le plus mondain, soit connecté, récolte des données envoyées à Big Data, nécessite des mises à jour et des applications externes.
4) La lutte contre l’économie de l’attention
5) La réduction des heures de travail qui sont de plus en plus virtuelles
6) Le droit au loisir, à la citoyenneté et au travail sans avoir besoin d’un appareil numérique connecté.
7) Le droit à l’inclusion des populations précarisées ou plus âgées qui dépendent non seulement d’un accès à un appareil numérique connecté, mais doivent également avoir les moyens de se former et de s’adapter pour le mettre à jour et continuer à l’utiliser en dépit des changements introduits.
L’éditorialiste italien Giulio Cavalli disait :
C’est vrai : la digitalisation simplifie, accélère et standardise les procédures. Mais seulement pour ceux qui ont les moyens d’en faire partie. Pour tous les autres, la porte du futur est en train de se fermer.
Les outils Offunk
1) Le paiement en espèce. Pratique, ne nécessitant ni électricité ni Internet et garantissant que vos données personnelles ne sont pas stockées, agrégées, ni revendues.
2) Les médias analogues. Garantissant qu’une communication reste possible sans Internet et que les données vous appartiennent bel et bien. Disques, livres, journaux, radio…
3) Les médias numériques indépendants et décentralisés. Email, sites web « brutalistes » ou minimalistes, flux RSS, appareils photo numériques non connectés, lecteurs MP3, dumbphones…
4) Stockage et transfert physique des données. Disques durs, clés USB, cartes mémoires ou solutions en ligne indépendantes et contrôlées individuellement. Afin de garantir que nos données ne dépendent pas du bon vouloir d’un « cloud » propriétaire.
5) Des protocoles de communications décentralisés : messagerie via Bluetooth (Bitchat), protocole Gemini, emails chiffrés, Tor, XMPP…
Les challenges
1) La première difficulté est la commodité, la convénience des outils propriétaires : amusement, normes sociales, ubiquité.
2) L’accès aux espaces sociaux qui nécessitent de plus en plus un outil numérique : concerts, parking, cinémas, clubs de sport voire menus de restaurants.
3) Construire des réseaux de relations, y compris professionnelles, sans intermédiaire numérique.
Nous défendons le droit non négociable à un monde non numérique. Le droit de partager sans algorithmes, de nous organiser socialement sans plateformes centralisées. Le droit de ne pas être en permanence connecté ni espionner.
Tant qu’une poignée de sociétés maintiendra un monopole sur la technologie, tant qu’une surveillance de masse sera en place avec la complicité des états, sans la moindre transparence sur les moyens mis en œuvre ni l’utilisation de ces données, tant que l’économie de l’attention pourra monnayer nos temps libres contre de la publicité, tant que les infrastructures mettront à mal l’indépendance des pays du Sud, tant qu’il y aura une digitalisation forcée alors que les accès à Internet ne sont pas considérés comme un droit basique, alors la révolution ne sera pas numérique !
Ce texte a été initialement rédigé en Portugais par Arlon de Serra Grande et cosigné par Ploum (Lionel Dricot)
À propos de l’auteur :
Je suis Ploum et je viens de publier Bikepunk, une fable écolo-cycliste entièrement tapée sur une machine à écrire mécanique. Pour me soutenir, achetez mes livres (si possible chez votre libraire) !
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